Apellicon de Téos
Apellicon de Téos demeure une figure paradoxale de l’histoire intellectuelle antique : bibliophile passionné, il sauva les manuscrits d’Aristote de l’oubli mais compromit leur intégrité par des restaurations maladroites.
En bref
Riche collectionneur originaire de Téos en Ionie, Apellicon devint citoyen athénien au Iᵉʳ siècle av. J.-C. Sa passion pour les livres anciens le poussa à acquérir à prix d’or les manuscrits d’Aristote et de Théophraste, qui avaient été cachés pendant près de deux siècles dans une cave à Scepsis. Endommagés par l’humidité et les vers, ces textes nécessitaient une restauration délicate. Apellicon entreprit de les recopier en comblant les lacunes, mais son travail, réalisé sans la rigueur philologique nécessaire, introduisit de nombreuses erreurs. Le géographe Strabon le qualifiera sévèrement de « bibliophile plutôt que philosophe ». Impliqué dans les bouleversements politiques de son époque, Apellicon servit le tyran Athénion qui s’était allié à Mithridate contre Rome. Après sa mort vers 84 av. J.-C., le général romain Sylla s’empara de sa bibliothèque lors de la prise d’Athènes. Transportés à Rome, les manuscrits furent confiés au grammairien Tyrannion, puis servirent de base à l’édition d’Andronicos de Rhodes. Malgré ses défauts, l’intervention d’Apellicon permit la transmission du corpus aristotélicien aux générations futures.
Un collectionneur passionné dans une époque troublée
Originaire de la cité ionienne de Téos, située sur la côte occidentale de l’Asie Mineure, Apellicon appartient à cette classe de riches Grecs qui, au Iᵉʳ siècle av. J.-C., peuvent encore acheter leur citoyenneté athénienne. Sa fortune lui permet de cultiver une passion dévorante pour les manuscrits anciens. Philosophe péripatéticien de formation, il se distingue moins par ses contributions doctrinales que par son ardeur bibliophile.
Cette passion le conduit à des actes répréhensibles. Non content d’acquérir des livres à prix d’or, il dérobe des documents originaux conservés dans le Metroon, l’édifice qui abrite les archives publiques d’Athènes, ainsi que dans d’autres cités grecques. Découvert, il doit fuir pour échapper au châtiment.
Le sauvetage des manuscrits aristotéliciens
Apellicon accomplit néanmoins un acte décisif pour l’histoire de la philosophie. Après la mort d’Aristote en 322 av. J.-C., sa bibliothèque avait été léguée à Théophraste, son successeur à la tête du Lycée. Théophraste la transmit à son tour à Nélée de Scepsis, fils du disciple de Platon Coriscos. Les héritiers de Nélée, peu instruits et craignant la convoitise des rois de Pergame qui constituaient alors une immense bibliothèque, cachèrent ces précieux manuscrits dans une cave.
Pendant près de deux siècles, les œuvres d’Aristote et de Théophraste demeurèrent ainsi enfouies. L’humidité et les vers causèrent des dommages considérables aux rouleaux de papyrus. Apellicon parvint à racheter cette collection aux descendants de Nélée contre une somme considérable. Face aux lacunes causées par la dégradation, il entreprit de faire recopier les textes en comblant lui-même les passages manquants.
Cette restauration s’avère désastreuse. Strabon, témoin de première main, porte un jugement sans appel : Apellicon était « plus bibliophile que philosophe ». Dépourvu des compétences philologiques nécessaires, il introduisit de multiples erreurs dans sa transcription. Les fautes de copie, les interpolations maladroites et les reconstructions hasardeuses allaient compromettre durablement l’établissement du texte aristotélicien.
Engagement politique et échec militaire
Lorsque Athénion, philosophe péripatéticien devenu tyran d’Athènes avec l’appui de Mithridate VI du Pont, prend le pouvoir, Apellicon peut rentrer dans la cité. Il y exerce même la charge de magistrat monétaire. Cette alliance avec Athénion l’entraîne dans les conflits entre la Grèce et Rome.
Athénion le charge d’une expédition militaire à Délos, île sacrée d’Apollon, pour s’emparer des trésors conservés dans le temple. Cette mission révèle les limites d’Apellicon : dépourvu de toute expérience militaire, il est facilement surpris et battu par les forces romaines commandées par Orobius. Il ne sauve sa vie que par la fuite. Peu après, vers 84 av. J.-C., il meurt dans des circonstances qui demeurent imprécises.
Un héritage ambigu
La prise d’Athènes par Sylla en 86 av. J.-C. marque un tournant dans l’histoire de la bibliothèque d’Apellicon. Le général romain s’empare de l’ensemble de la collection et la fait transporter à Rome. Là, le grammairien Tyrannion d’Amisos, passionné d’aristotélisme, parvient à y accéder. Il en réalise des copies qui servent de base au travail d’Andronicos de Rhodes. Ce dernier établit vers le milieu du Iᵉʳ siècle av. J.-C. la première édition systématique des œuvres d’Aristote, accompagnée de tables et d’index.
L’action d’Apellicon illustre le caractère précaire de la transmission des savoirs dans l’Antiquité. Sans son intervention, les manuscrits auraient pu disparaître définitivement. Mais sa restauration hâtive et incompétente a aussi contribué aux difficultés d’établissement du texte aristotélicien. Sa figure incarne ainsi l’ambivalence du collectionneur : sauveteur et corrupteur à la fois, il préserva un trésor intellectuel qu’il contribua simultanément à altérer.
Qu’est devenue la biblithèque d’Apellicon ?
Tyrannion consulta les rouleaux et en fit faire des copies, qui servirent ensuite à l’édition d’Andronicos de Rhodes du corpus aristotélicien. Les originaux, déjà très endommagés par l’humidité et les vers, se sont ensuite perdus : aucun rouleau provenant avec certitude de la collection d’Apellicon n’est conservé ni identifié dans un musée ou une bibliothèque aujourd’hui. Plusieurs thèses circulent : certains imaginent un passage par les bibliothèques privées de l’aristocratie romaine (Lucullus, Cicéron via Tyrannion), d’autres envisagent une chaîne de copies romaines, puis byzantines puis au cours de la renaissance, ayant fini dans de grands fonds occidentaux : Vatican, Laurentienne, Marcienne, peut-être même la Bibliothèque Nationale de France, dans un fonds bien sûr secret. Plus spéculative encore, certains pensent que quelques rouleaux d’Apellicon subsisteraient au Vatican sous une cote anonyme ou secrète mais aucune preuve matérielle n’étaye cette idée. À ce jour, aucun rouleau attribuable avec certitude à sa collection n’est identifié.