●  381 biographies · 9 traditions · 426 définitions Newsletter
Philosophes.org
Philosophies

Averroès : La critique de la théorie du mouvement atomiste

Averroès, connu sous le nom d'Ibn Rushd, est une figure emblématique de la philosophie médiévale, dont les idées ont eu un impact durable sur la..

Mis à jour le 26 novembre 2025 6 min de lecture
Averroès : La critique de la théorie du mouvement atomiste

Quand un aristotélicien défend la continuité du monde contre les atomistes

En raccourci…

Imagine que tu observes la fumée qui s’élève de ton café chaud. Qu’est-ce qui fait que cette vapeur monte et se disperse ? Pour la plupart des gens au XIIe siècle, la réponse était simple : c’est la “nature” de la vapeur de monter, point final. Mais Averroès n’était pas satisfait de cette explication.

Ce philosophe andalou, fidèle à Aristote, défend une thèse opposée à l’atomisme : la matière et le mouvement sont continus, non composés de particules discrètes. Sa cible ? Les théologiens ash’arites, qui soutenaient que le monde est fait d’atomes indivisibles recréés à chaque instant par Dieu.

Pour les ash’arites, ce mouvement s’explique par des “collisions” entre atomes discrets, chaque instant étant une création divine ex nihilo. Averroès réfute point par point cette vision : accepter l’atomisme reviendrait, selon lui, à nier la causalité naturelle et à rendre la science impossible.

Aristote avait montré que la matière, l’espace et le temps sont des grandeurs continues, infiniment divisibles. Averroès reprend et défend cette démonstration dans ses commentaires sur la Physique d’Aristote et dans le Tahafut al-Tahafut. Contre l’occasionnalisme ash’arite, il affirme que les corps naturels agissent par leurs propres forces, selon des lois stables.

Son génie ? Comprendre que défendre la continuité de la nature contre l’atomisme discontinu, c’est défendre la possibilité même d’une science rationnelle du monde. En critiquant l’atomisme ash’arite tout en restant fidèle à Aristote, Averroès ouvre la voie à une physique cohérente et à une théologie qui ne nie pas les causes naturelles.


Aux origines d’un grand débat

L’atomisme des théologiens du kalâm

Pour comprendre la critique d’Averroès, il faut d’abord saisir ce qu’il combat. Au sein de la théologie musulmane (le kalâm), l’école ash’arite avait élaboré, à partir du Xe siècle, une physique singulière. Selon elle, le monde n’est pas continu : il est composé d’atomes indivisibles (en arabe al-jawhar al-fard, « la substance unique ») et d’accidents éphémères — couleur, position, mouvement, repos — qui leur sont attachés.

À cette atomistique de la matière s’ajoutait une atomistique du temps : la durée elle-même serait faite d’instants discontinus. Surtout, les ash’arites en tiraient une thèse théologique radicale, l’occasionnalisme : aucun corps ne possède de pouvoir causal propre. Ce n’est pas le feu qui brûle le coton, c’est Dieu qui crée la combustion à l’occasion de leur contact, recréant à chaque instant le monde et ses accidents. Le mouvement n’est alors qu’une succession d’états créés, comme une série d’images fixes.

Cette doctrine, défendue notamment par al-Bâqillânî puis mobilisée par al-Ghazâlî dans sa critique des philosophes, visait à préserver la toute-puissance divine : si les choses agissaient par elles-mêmes, Dieu semblerait superflu.

Averroès, héritier d’Aristote

Face à cette tradition, Averroès (Ibn Rushd, Cordoue, 1126-1198), le plus grand commentateur médiéval d’Aristote, prend résolument le parti inverse. Il n’élabore aucune théorie atomiste : il en est au contraire l’un des adversaires les plus rigoureux du monde médiéval.

Sa position s’enracine dans la physique d’Aristote, pour qui la matière, l’espace, le temps et le mouvement sont des grandeurs continues, c’est-à-dire indéfiniment divisibles : entre deux points d’une ligne, on peut toujours en intercaler un troisième, et il n’existe donc pas de « plus petit segment » indivisible. Défendre Aristote contre le kalâm, pour Averroès, ce n’est pas un réflexe d’école : c’est défendre une certaine idée de l’intelligibilité du réel.

Les arguments d’Averroès contre l’atomisme

La continuité et la divisibilité infinie

Le cœur de la critique est mathématique et physique. Reprenant les démonstrations d’Aristote (Physique, livre VI), Averroès soutient qu’un continu ne peut être composé d’indivisibles. Si une ligne était faite d’atomes sans parties, ces atomes se toucheraient soit en totalité — et alors ils se confondraient sans rien constituer de plus grand —, soit par une « partie », ce qui contredit leur indivisibilité supposée.

Loin de menacer la rationalité, la divisibilité infinie la fonde. Averroès rappelle d’ailleurs que les paradoxes de Zénon (Achille et la tortue, la flèche) ne se résolvent pas en postulant des atomes, mais en distinguant l’infini en acte et l’infini en puissance : un segment est divisible à l’infini en puissance, sans être pour autant constitué d’une infinité de parties déjà données.

Le mouvement comme acte, non comme collision d’atomes

Pour les atomistes du kalâm, le mouvement se réduit au saut d’un atome d’un « lieu » discret à un autre, d’un instant à l’instant suivant. Averroès y oppose la définition aristotélicienne : le mouvement est l’actualisation d’une puissance, le passage continu et graduel d’un état à un autre dans une substance dotée d’une nature propre.

Le mobile ne se téléporte pas par à-coups : il parcourt un trajet continu, dans un temps continu. Réduire le mouvement à une suite d’instants atomiques, c’est, selon Averroès, le rendre proprement inintelligible — et se condamner à ne plus pouvoir en rendre raison.

Contre l’occasionnalisme : sauver la causalité naturelle

C’est l’enjeu décisif. En niant que les corps aient des pouvoirs propres, l’occasionnalisme ash’arite ruine, pour Averroès, la notion même de nature : si le feu ne chauffe pas par lui-même, alors les choses n’ont plus d’essence stable ni de propriétés constantes.

Or, fait-il valoir, c’est précisément la régularité des causes naturelles qui rend la connaissance possible. Sans causes stables, plus de définitions, plus de démonstrations, plus de science. Comme il l’écrit dans le Tahâfut al-Tahâfut (L’Incohérence de l’incohérence), sa réponse à al-Ghazâlî : « nier les causes, c’est nier le savoir ». La défense des causes secondes n’est donc pas une concession au matérialisme, mais la condition d’une raison qui prétend comprendre le monde.

Les enjeux : science et théologie

Averroès tient ensemble deux exigences. D’une part, une physique cohérente, où les phénomènes s’expliquent par les natures et les causes des corps, et non par une intervention divine ponctuelle et imprévisible. D’autre part, une théologie rationnelle : Dieu demeure la cause première, mais il agit à travers l’ordre des causes secondes qu’il a institué, et non en le court-circuitant à chaque instant.

Loin d’affaiblir la sagesse divine, soutient Averroès, cette vision la manifeste : un Dieu qui crée un monde réglé, doté de lois stables, est plus admirable qu’un Dieu réduit à rapiécer continûment un réel sans consistance.

Postérité d’une controverse

Le débat entre la falsafa (la philosophie d’inspiration grecque, dont Averroès est l’aboutissement) et le kalâm atomiste structure une grande partie de la pensée islamique médiévale. Dans le monde sunnite, c’est largement l’occasionnalisme ash’arite qui l’emporta, ce qui contribua à marginaliser l’héritage averroïste en terre d’Islam.

C’est en revanche dans l’Occident latin que les commentaires d’Averroès sur Aristote connurent une fortune considérable. Lus et discutés au XIIIe siècle par Albert le Grand et Thomas d’Aquin, ils nourrirent la réflexion scolastique sur la causalité naturelle et la divisibilité du continu — alors même qu’Averroès y devenait, sur d’autres questions, une figure controversée (l’« averroïsme »).

Conclusion

L’article aurait pu s’intituler « Averroès et la défense de la continuité ». Car ce que ce penseur critique, ce n’est pas une physique surannée : c’est une métaphysique de la discontinuité qui, en faisant du monde une mosaïque d’atomes recréés d’instant en instant, retire à la nature sa consistance et à la raison ses prises.

En défendant, après Aristote, la continuité de la matière, du temps et du mouvement, et la réalité des causes naturelles, Averroès ne fait pas œuvre d’antiquaire. Il défend l’idée qu’un monde réglé et intelligible est la condition de toute science — une conviction dont la rigueur force encore l’admiration.

Sur le même thème Toute la rubrique →